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Cigare et Saint-Emilion, mariage de raison ?
Quelques
fumeurs et buveurs intégristes défendent
la ligne du " puro solo " et du " vin
pour le vin ". Les autres, plus épicuriens,
plaident pour le mariage des deux plaisirs, tous millésimes
confondus. Mais cigare et alcool peuvent-ils prétendre
à une union heureuse et féconde en sensations
? Quelques amateurs éclairés prêtent
leurs papilles au jeu de la double dégustation
: vin de Saint-Emilion et vitole de leur choix. Encore
faut-il savoir si on les apprécie en même
temps ou l'un après l'autre… toute une philosophie.
Une
entente cordiale
Grand
reporter célèbre et écrivain, Jean
Paul Kaufmann est - on le sait moins - un amateur éclairé
de vin et de cigares. Parallèlement à
son travail de journaliste, il cultive un hobby : le
vin de Bordeaux. Il fut d'ailleurs rédacteur
en chef de l'Amateur de Bordeaux de 1982 à 1995.
En 1994, il crée L'Amateur de Cigare, une des
revues les plus lues dans son domaine de spécialisation.
Selon lui, le mariage vin/cigare n'est pas impossible,
mais risqué. " Ces deux produits sont en
effet exclusifs tout en étant complémentaires,
explique-t-il. Le cigare anéantit le vin, c'est
un grand exterminateur. Il détruit l'équilibre
du précieux liquide qui est en principe la vertu
cardinale des Bordeaux. La rondeur des Saint-Emilion
supporte mal, par exemple, le feu d'un cigare. Seuls
les vins mutés comme le porto ou le banyuls peuvent
se marier à une bonne vitole et peut-être,
à la rigueur, les vins de pourriture noble. "
Toutefois, le journaliste, même pour ces vins
sucrés, n'ira pas jusqu'à parler de mariage
de raison. " Disons qu'ils résistent à
la domination d'un puro. Cela dit, il nous arrive tous
au terme d'un bon repas de finir avec un cigare, un
excellent cru commencé auparavant. Une manière
de ne pas abandonner ce que nous avons aimé avec,
peut-être, la tentative désespérée
de réussir le mariage impossible. "
Ainsi, entre un cigare et un bon Saint-Emilion, l'entente
reste cordiale mais ce n'est pas l'amour fou. Il y a
peut être une raison à cela : le vin et
le cigare vont de pair. Ils sont semblables… "
Symétriques " précise Jean-Paul Kaufmann.
On les rapproche mais sans les confondre. Il est inutile
de les déguster en même temps, de fumer
en buvant, car les deux produits de bouche, fins, subtils
et luxueux tous les deux, s'adorent de loin, de part
et d'autre. On comprend aisément que l'amateur
de vin puisse être en affinité avec le
cigare qui, lui aussi, est issu d'un terroir et du savoir-faire
agraire des hommes.
Vahé
Gérard, importateur, tient boutique à
Genève. Affineur, plus que marchand de cigares,
il est aussi expert et consultant. Même s'il a
traité de la question difficile du mariage entre
vin et vitole dans un de ses livres (Le Vigneron du
Cigare), il lui donne d'emblée une réponse
nuancée : " tout dépend des humeurs
du fumeur et du buveur. Un vin c'est un coup de cœur,
tout comme un cigare. Le mariage entre les deux c'est
donc un peu comme les goûts et les couleurs, ça
se respecte et ça ne se justifie pas. "
Pourtant, Vahé Gérard pense que la cohabitation
est possible et il va même à l'encontre
de l'avis si répandu qui fait du cigare et des
alcools forts (comme le cognac ou l'armagnac), des amis
de toujours. " La puissance de l'alcool est susceptible
de couvrir complètement les arômes du cigare.
Avec un vin, il en va autrement car il peut, s'il est
assez fruité, laisser s'exprimer le cigare et
composer dans le palais du dégustateur, un récital
magique où les saveurs se développeront
dans le respect les unes des autres. "
Des
affinités naturelles
L'importateur
genevois pense que le vin et le cigare se rapprochent
davantage par une origine commune (celle du terroir,
du travail des sols) et une méthode de dégustation,
que par l'association de leurs goûts respectifs.
" Les sens qu'on utilise lors d'une dégustation
de cigare sont exactement les mêmes que ceux requis
pour une dégustation de vin : la vue, le nez,
les papilles sont très sollicités… A ceci
près que les amateurs de cigares peuvent toucher
les vitoles, caresser la feuille de cape, palper la
tripe et vérifier la souplesse du module, ce
qui est impossible quand on a déjà un
verre dans la main. "
Pour Jean-Paul Kaufmann aussi, c'est quand on évoque
l'origine et les critères de dégustation
que tout rapproche le vin du cigare. " La supériorité
du terroir cubain comme celle du terroir bordelais tient
aux qualités du sol et du sous-sol. Comme pour
le vin, la culture du tabac exige des sols filtrants,
des terres bien drainées, une bonne sélection
des plants et un usage ancestral des pratiques culturales.
Ce que Cuba possède au plus haut point. La prééminence
cubaine tient aussi à un climat tout à
fait spécifique : la Vuelta Abajo est de toute
la région caraïbe la zone la plus froide,
ce qui est déterminant dans la phase précédant
la récolte. Comme à Saint-Emilion, il
s'est transmis, de génération en génération,
des automatismes. Les vegueros de la Vuelta Abajo ont
le tabac dans leur patrimoine génétique.
Les arômes et les saveurs puisent aussi au vocabulaire
œnologique : on parle, pour la couleur de la cape, de
robe. Ce qui caractérise un grand havane comme
un grand Saint-Emilion, c'est son équilibre,
sa profondeur, sa texture et sa persistance aromatique.
Il y a même une Appellation d'Origine Protégée
pour les Havanes ! "
Autre signe de rapprochement entre les deux mondes,
l'esprit de bon goût qui caractérise les
amateurs. Ce mot est d'ailleurs l'un des favoris de
l'ancienne plume de L'événement du Jeudi
: " l'amateur est l'inconnu qui aime disait J.L.Godard.
Cette part d'affection, de tendresse, de sympathie pour
le vin et le cigare, deux produits du terroir métamorphosés
par l'art des hommes est fondamentale. L'amateur n'est
pas un pourceau d'Epicure, un vulgaire jouisseur. Il
fonde son jugement en se fiant d'abord à sa propre
opinion. Le vin comme le cigare est une bonne école
de discernement. On y apprend non seulement à
analyser ses sensations mais aussi à les formuler.
Je crois ainsi que la dégustation forme le bon
sens et peut épanouir même une forme de
clairvoyance. " J'aime, je n'aime pas ", pouvoir
l'expliquer ou, tout au moins, le transmettre, caractérise
l'amateur de vin et de cigare. "
Une relation fusionnelle
Regine deforges s'offre deux fois par an, un pèlerinage
à la Havane. Elle n'y va pas pour Fidel, dit-elle,
mais " pour voir des gens ". " Je loue
une voiture, je parcours l'île de long en large,
j'observe les fumeurs et surtout les torceros. Le cigare,
comme le vin est un produit extrêmement élaboré.
Il y a une alliance secrète et intime entre ces
deux enfants du terroir. Ils m'impressionnent et me
fascinent car ils dénotent un haut degré
de civilisation, le signe d'une recherche très
poussée du plaisir. Leur mariage est une harmonie
parfaite. Le cigare est d'ailleurs bien meilleur avec
un excellent vin qu'avec un alcool qui en tue le goût.
"
Le rituel est quotidien : l'écrivain allume ses
premiers " petits " havanes après le
café. Un cigare plus imposant suit le déjeuner
et comble de la provocation pour les puristes, Regine
Deforges n'hésite pas à arroser sa vitole
de 16 h avec un coca-light ! La soirée, toutefois,
sacrifie à un rite plus classique : un havane,
module imposant de préférence, pour magnifier
la digestion du dernier repas. " Le cigare est
une décontraction et une déconcentration
totale. Je ne fume jamais pendant mes heures de travail
: c'est trop voluptueux, c'est un plaisir solitaire
qui ne souffre pas la moindre concurrence. Je ne tolère
que le vin dans le sillage de mon cigare. Je fume d'ailleurs
en même temps que je bois. Si je suis bien disposé,
je termine le purin [ndlr : le dernier tiers d'un cigare]
en l'accompagnant d'un vieux Banyuls, d'un café
et d'un carré de chocolat noir. La sensation
est voluptueuse et ronde comme les volutes d'un grand
havane ".
Seuls les vrais amateurs de vin ont pénétré
les arcanes du mystérieux cigare et comprennent
quel intérêt il y a à marier les
deux : un double plaisir qui glisse vers un plaisir
unique et plus intense. Naturellement, lorsqu'on se
tourne vers les amateurs saint-emilionnais, on récolte
des avis éclairés sur cette union au sommet
du goût. Jean-Claude Aubert, propriétaire
du château La Couspaude, un Saint-Emilion grand
Cru Classé, préconise, pour ne pas diminuer
les qualités du cigare, de servir un vin concentré,
puissant, aromatique et d'une bonne richesse alcoolique.
" Les vins jeunes, précise-t-il, conviennent
tant qu'ils sont sur le fruit et que le bois est marqué.
J'ai constaté que, s'ils sont fabriqués
à base de merlot principalement, ils révèlent
toute leur gamme aromatique en faisant ressortir celle
des meilleurs havanes. Ah ! L'intime délice d'une
gorgée de grand cru classé fondant sur
une bouffée de Vegas Robaina… "
Niels Abel, médecin et néanmoins Président
du Cigare Club de Libourne (" parce qu'on n'y avale
pas la fumée ! ") ne pourrait, quant à
lui, se résoudre à faire un repas sans
en accompagner chaque met d'un cigare et d'un bon vin.
Il soutient que
" les 40 membres du Club sont unanimes : le tabac
du havane s'accommode parfaitement d'un grand cru de
Saint-Emilion. Mais attention ! seuls les excellents
millésimes tiennent tête aux plus beaux
cigares. "
Cette condition remplie, il est alors possible de jouer
les entremetteurs et de faire toutes sortes de mariages.
" A l'apéritif, par exemple, il n'est pas
rare que je sorte une bouteille de merlot assez jeune
ou un liquoreux généreux. Accompagnés
d'un robusto léger ou d'un Epicure n°1, ils
révèlent des arômes fantastiques
! A la fin du repas, un module grand corona est tout
indiqué : on tire une bouffée puis on
boit une gorgée de bon porto vintage. C'est le
mariage de raison. "
" Dernièrement, ajoute Niels Abel, nous
avons organisé une soirée Flor de Selva
[NDLR : une marque de cigares hondduriens] à
La Couspaude. On y a servi tout au long du repas les
vins du château et aucune faute de goût
n'a été relevée. Le grand cru classé
et le cigare y trouvaient leurs comptes. "
Point d'élitisme mal placé : le Havane
n'est pas seul roi dans ces symposiums où la
fumée s'envole aussi haut que les paroles. Le
Cigare Club de Libourne organise aussi des réunions
où ne sont admises à la dégustation
que les feuilles roulées honduriennes ou dominicaines.
Ce sera peut être le cas lors d'un prochain banquet
au château La Cadène, à Saint-Emilion…
[encadré]
Le saviez-vous ?
Le
monde du cigare et celui du vin ont beaucoup en commun.
Saveurs, vocabulaire de dégustation, souci du
détail dans l'analyse des sensations et penchant
pour un épicurisme cultivé rapprochent
étrangement les amateurs…
>>
Comme pour le merlot, cultivé en Amérique
ou sur les terroirs Saint-Emilionnais, les feuilles
de tabac expriment une saveur différentes selon
qu'elles poussent sur des terroirs dominicains ou Nicaraguayens
par exemple.
>>
Le buveur invétéré atteint rapidement
l'ivresse… tout comme le fumeur qu'un cigare trop corsé
peut " saouler " mais pour qui " l'ivresse
sèche " est un rare plaisir qui ne porte
pas forcément à la tête.
>>
Les vins, comme les cigares sont conservés et
bonifiés en cave. A température constante
pour les deux, mais avec 80 % d'humidité pour
les cigares.
>>
Les vins de Saint-Emilion bénéficient
d'une AOC (Appellation d'Origine Contrôlée)
là où les Havanes sont rassemblés
sous une AOP (Appellation d'Origine Protégée).
Les cigares d'assemblage, eux aussi, pourraient très
bientôt être marqués du sceau de
l'Indication Géographique Protégée,
exactement comme pour notre " jambon de Bayonne
".
>>
Les havanes sont des " Puros ", c'est-à-dire
composés à 100 % de tabac cubain. L'appellation
" Habano " est d'ailleurs protégée.
Les havanes sont ainsi les seuls cigares à pouvoir
revendiquer une AOC, car ils correspondent aux trois
critères exigées : un terroir, des variétés
végétales, un savoir-faire.
>>
Le premier mondial du cigare se déroulera en
France, au Palais des Festivals de Cannes, le 28 et
29 juin prochains. Le thème de cette année
portera sur la dégustation avec conférences,
séminaires, ateliers pratiques thématiques…
le tout mêlant étroitement la part pédagogique
et la délectation, le savoir et le plaisir. Il
y aura même des ateliers pratiques autour du vin.
>>
Un cigare se déguste aussi sérieusement
qu'un vin. Les critères sont quasiment les mêmes.
Cependant :
- à la différence du vin, il faut fumer
le cigare jusqu'au bout. Son évolution, sa capacité
à être différent entre le début
et la fin sont un gage de qualité.
- Les tests sont faits à l'aveugle mais ce n'est
pas une règle absolue.
- A la différence du vin, une boite de cigares
n'est pas homogène. Ce n'est pas fatalement le
même torcedor qui a roulé toute la boîte.
Précisions
Quelques mots à mettre en légende des
photos de personnalités intervenant dans cet
article :
JP
Kaufmann
son vin préféré : " s'il faut
à tout prix en citer un, je dirais Yquem "
sa vitole préférée : " Même
réponse. S'il faut…. Sir Winston de H.Upmann
"
Vahé
Gérard
Son vin préféré : " Impossible
à dire. ça dépend des heures de
la journée et de mon état d'esprit "
sa vitole préférée : " Allez
demander à un père quel est son enfant
préféré ! "
Niels
Abel
Son vin préféré : " Procédons
par élimination : plutôt les bordeaux,
plutôt rive droite que rive gauche, plutôt
Saint-Emilion qu'une autre appellation, plutôt
le château Bel Air qu'un autre, et plutôt
une bouteille de 1982 qu'un autre millésime.
"
sa vitole préférée : " le
Lusitania de Partagas ".
Régine
Deforges
son vin préféré : " je raffole
des " médoc ", mais je ne demande qu'à
apprécier les vins de Saint-Emilion. En tous
cas, je choisis les rouge complexes et profonds. "
sa vitole préférée : " la
réponse est forcément compliquée
car le plaisir qu'on éprouve à fumer un
cigare dépend presque entièrement de l'état
d'esprit du moment. Disons que le D4 de Partagas, le
Vega Robaina Classico, l'Upmann Epicure ou le Cohiba
Especial m'ont rarement déçue. "
Jean-Claude
Aubert :
son vin préféré : " Un Côte-Rôtie
1990 - La Landonne. Une grande création de monsieur
Marcel Guigal ".
sa vitole préféré : " l'Obus
de Vega Robaina, production 2000 "
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